Un beau jour, les habitants de Tirana élirent un nouveau maire pour présider aux destinées de la capitale albanaise. Ce maire était peintre. Entreprenant par profession, et sans doute par nature, il décida de marquer son arrivée par la distribution, à ses concitoyens, de pots de peinture pour repeindre la façade de leurs habitations. Peu surpris semblerait-il par ce don pourtant inhabituel, les habitants prirent les pots de peinture et se mirent au travail.
Une telle démarche peut surprendre. Cependant, le résultat de cet effort de rénovation des façades de Tirana ne manque pas de fraîcheur, ni de charme. Certains ont pris franchement le parti de la couleur dont les variétés ont été mobilisées, sans complexes, avec beaucoup de gaieté. D’autres ont préféré la simplicité, se contentant de jouer sur une seule gamme, le plus souvent avec de chaudes tonalités rouge et orange. Enfin, il y ceux qui ont privilégié les tons plus classiques comme le bleu pâle ou le vert clair, sans pouvoir toutefois se passer du jaune, si présent dans la palette des Albanais.
Le centre de Tirana batifole ainsi joyeusement dans le jeu des couleurs vives de ses vieux immeubles désormais pimpants. L’effet est, sinon spectaculaire, du moins remarquable. Il contrebalance, en effet, habilement l’héritage architectural de la période précédente qui allie, avec beaucoup moins de bonheur et d’originalité, réalisations d’inspiration mussolinienne et vestiges de l’ère communiste.
Comme le veut la grande tradition de l’art réaliste socialiste, Tirana a, en effet, son immense Palais de la Culture rectangulaire, de gigantesques places et avenues et l’inévitable fresque révolutionnaire du peuple en armes, au frontispice de son musée national.
Miraculeusement, Tirana a conservé une très belle mosquée du XVIIIè siècle, survivante d’une période où l’Albanie avait fait de l’athéisme son credo officiel, voire une religion nouvelle. La mosquée de Et’hem Bey entretient désormais un voisinage tranquille avec le Palais de la culture, sur l’immense place Skanderbej qui célèbre le héros national de l’Albanie, à l’aide d’une statuaire imposante. Cité aux accents méridionaux par ses couleurs, Tirana est donc aussi une ville marquée par son passé socialiste.
Mais c’est également une capitale en pleine ébullition, accueillant avec impatience et bruit, le consumérisme occidental. Son centre est envahi de cafés branchés, bondés de jeunes à toute heure de la journée. A circuler dans certaines rues, on a l’impression que l’Albanie n’est peuplée que d’adolescents en jeans et tee-shirts aux couleurs criardes, qui semblent ne se déplacer qu’en groupes. Et que dans la capitale, ne circulent que des Mercedes…
Ce côté clinquant, assez artificiel, est un peu irritant mais il témoigne d’une vitalité et d’un dynamisme impressionnant. Et, en tous cas, d’un appétit de vivre que les immeubles joyeusement bariolés de la ville illustrent avec éclat.
27 mai 2005