31.07.2005
Une révélation : "La justification" de Dimitri Bykov
NOTES DE LECTURE
La justification (Opravdanie)– Dimitri Bykov
En recherchant la trace des Bikoff, ai découvert, par hasard, Dimitri Bykov, écrivain né en 1967, à Moscou. Ai été absolument fascinée par son roman, La justification, sur les purges staliniennes.
Y avait-il une justification, un sens caché à ces condamnations, exécutions, disparitions ? Une volonté supérieure qui cherchait à sélectionner des hommes qui ne cédaient pas à la torture, qui refusaient de signer des aveux infamants ; un Chef suprême qui « séparait le bon acier des scories » pour défendre puis construire un monde nouveau, un monde soviétique ? Y-a-t-il un sens à chercher un sens à cette folle entreprise criminelle ? Rogov, le personnage principal, meurt dans cette quête insensée.
Parmi les correspondances, croise Isaac Babel dont je viens d’acheter les récits d’Odessa, la ville portuaire que nous évoquons fréquemment ces derniers temps.
p.341
« Il suffisait de dire au premier venu : « Il n’y a pas de loi qui t’autorise à traîner tes guêtres ici », et l’on devenait son maître, jusqu’au moment où il comprenait que la seule réponse à cette injonction était : « Il n’y a pas de loi qui te permettre de m’emmerder. »
Plus ce qu’on affirmait de l’autre était stupide et abject, et plus on avait de chances de succès, plus on pouvait espérer l’asservir cruellement. Qu’il s’agisse de la racaille éduquant un morveux, ou du pouvoir luttant contre les dissidents, tous commençaient plus ou moins par le même refrain : « Regardez-vous ! », suivi d’une analyse tout impartiale de l’apparence de la personne, avec une attention particulière portée au linge de corps, forcément sale ou douteux ; or, si les dissidents avaient répondu à l’homme qui les interrogeait qu’en effet, leur linge était sale et leurs cheveux pleins de pellicules, mais que lui-même puait atrocement de la bouche, qui sait ? peut-être cette surenchère aurait-elle désarçonné l’enquêteur, au point qu’il en tombe de sa chaise ou relâche son prisonnier.
« Il n’y a pas de loi qui te permette d’exister ici », scandait le pays à chaque cas.
« Il n’y a pas de loi qui t’autorise à ouvrir la gueule », aurait dû être, à peu près, la réponse légitime. »
Références
- Viktor Souvorov, auteur notamment de Brise-glace
- Ilya Ehrenbourg (1891–1967) : Le Dégel (1954), Livre noir, avec Vassili Grossmann, interdit à la publication en 1948, ne paraît qu’en 1993
- Nikolaï Zabolotski (1903–1958) : Histoire de mon incarcération (n’est publié qu’en 1986)
- L’ONG « Mémorial », créée en 1987 : s’occupe, d’une part, de l’aide aux réfugiés, aux personnes déplacées et aux anciens prisonniers et, d’autre part, collecte et publie les informations et les témoignages sur les crimes du régime soviétique.
- Vadim Bakatine, né en 1937, ministre de l’Intérieur (1988-1991), président du KGB sous Eltsine (1991-1992). A transmis aux services américains les plans d’écoute de l’ambassade des États-Unis à Moscou et ouvert les archives du KGB pour consultation.
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17.07.2005
Notes de lecture - Musée des arts et traditions populaires
Vie d’un musée – 1937 – 2005 / Martine SEGALEN
L’histoire du musée des arts et traditions populaires, rencontre avec Georges Henri Rivière. Fermeture du musée dont une partie des collections (portant, principalement, sur la France rurale entre le milieu du XIXè siècle et la fin de la seconde après-guerre) sera transférée à Marseille, au futur musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée.
Références
- Musée de la Civilisation à Québec
- Musée d’ethnographie de Neuchâtel
« Ce n’est plus l’authenticité de l’objet qui compte, c’est l’authenticité de l’expérience du visiteur »
Élise Dubuc, « Entre l’art et l’autre. L’émergence du sujet », in Marc-Olivier Gonseth, Jacques Hainard, Roland Kaer (dir.), Le Musée cannibale, Neuchâtel, musée d’Ethnographie, 2002.
- « En 1914, les Français étaient unis dans une conscience nationale et divers dans les comportements culturels, alors qu’aujourd’hui, ils sont divers et divisés par rapport au national, mais plus unis dans les comportements culturels ».
Maurice Agulhon, « La fabrication de la France, problèmes et controverses », in Martine Segalen (dir.), L’Autre et le Semblable, Paris, 1980.
Trois musées, trois projets – p. 287 et s.
Le musée du quai Branly, surtout voué à l’esthétique : désaccord majeur avec les ethnologues qui estiment que l’angle esthétique n’est pas le meilleur moyen de restaurer l’Autre dans toute la dignité de sa culture.
Le futur nouveau musée de l’Homme : au confluent d’un musée de sciences, de préhistoire et d’anthropologie, il s’emparera aussi de questions relatives à l’évolution de l’homme en société. Réouverture en 2008.
Adieu au musée des Arts d’Afrique et d’Océanie : construit à l’occasion de l’Exposition coloniale de 1931, il fut fondé en 1935 avant de devenir musée de la France d’outre-mer. Collections transférées au quai Branly : réouverture en 2007 comme « Cité nationale de l’histoire de l’immigration ».
Un musée des Atp 2010 – p. 325
« Ainsi, par exemple, face à la virulence des débats concernant la loi sur le port du voile islamique, il aurait pu montrer, grâce à ses immenses collections de coiffes, la continuité entre celles-ci et le hijab, sous toutes ses formes, car les coiffes « traditionnelles », avant de marquer l’identité d’une région, servaient à cacher les cheveux féminins, attraits à nuls autres pareils, qui apparaissent toujours dans les mentalités populaires comme la tentation offerte aux hommes par le diable ».
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16.07.2005
Tatiana
Tatiana Wladimirovna Savitsky est ma grand-mère.
Née à Kiev, en 1913, elle ne se souvient que de très peu de choses de la capitale ukrainienne où sa famille aurait résidé dans une maison, située « krougoi universitetskoi »[1], sur une longue route montant vers un monastère.
Fin 1917 ou début 1918, elle quitte en effet Kiev avec ses parents, Wladimir et Elisabeth, et sa petite sœur, Anastasia, de 18 mois sa cadette : elle est alors âgée de 5 ans. La famille Savitsky se réfugie pendant près de deux ans à Odessa, chez le père de Wladimir, Andrei Wladimirovitch, qui ne voit pas sa descendance arriver d’un bon œil. Ils ne sont donc pas logés chez lui mais, d’après ma grand-mère, dans une petite pièce comprenant une cuisine. Après ce séjour prolongé dans la ville portuaire, la famille Savitsky prend un bateau pour la Bulgarie. Elle ne retourna jamais en Ukraine. Les parents d’Elisabeth sont restés y vivre : pendant un temps, sa mère, Marie[2] – née Pouchkine – a pu conserver une petite maison puis a vécu avec sa fille, Tatiana, dont elle a élevé le fils, Garik, qui vit aujourd’hui à Moscou. Garik raconte que sa mère a avoué s’être nourrie de cadavres humains, pendant la Grande terreur stalinienne. Il existe sans doute d’autres témoignages tragiques de cette période dont j’ignore si je parviendrai, un jour, à les recueillir tant un silence douloureux, habité d’ignorance et de souffrance, la recouvre.
Mis en quarantaine, le bateau qui a quitté Odessa doit changer de cap et se dirige vers Constantinople où ma grand-mère débarque en 1920. La famille y réside pendant près de trois ans, sur l’île Prinkipo (Buyuk-Ada – la grande île) où sont regroupés les étrangers. L’île abrite plusieurs édifices religieux dont le couvent Saint George et le couvent Saint Nicolas, qui servit de séjour aux prisonniers russes en 1828. Au cours de cette période, Wladimir est traducteur sur un bateau qui opère une liaison régulière Odessa – Constantinople. Sa femme, Elisabeth, est serveuse dans un messe d’officiers britanniques. Les enfants sont placés en pension, sur l’île Halki (Heybeli) où se trouve un cimetière russe. Ma grand-mère se souvient encore du terrible Anglais qui dirigeait la pension, Mr Coffee… Avec l’arrivée de Mustapha Kémal au pouvoir, il semblerait que les étrangers soient invités à quitter le pays. Elisabeth espère toujours retourner un jour en Ukraine et refuse de partir pour les États-Unis. En juillet ou août 1923, la famille prend donc, à nouveau, la mer en direction, cette fois, de la France où un oncle de Wladimir, actionnaire de la compagnie de chemin de fer PLM (Paris – Lyon – Marseille), facilite leur arrivée.
Après dix jours de navigation, le bateau arrive à Marseille pour être aussitôt mis à la casse. Les Savitsky ne restent qu’une nuit dans la capitale phocéenne puis prennent le train pour Paris. Résidant dans une chambre d’hôtel dans le Vème arrondissement, ils ont la chance de rencontrer une femme très généreuse, Mme Vion, qui leur vient en aide et leur trouve un logement, à l’angle de la rue de la Glacière. Durant cette période, Elisabeth est seule avec sa sœur, « Tante Anita » : son époux ne les rejoint en France qu’en 1925. Ironie du sort, pour les retrouver, il passe par la Serbie où il rencontre les Pouchkine qui, n’ayant pu obtenir de visa pour la France, tentent de se rendre en Belgique : comment imaginer que sa petite-fille, Macha, épouserait plus tard leur unique petit-fils, Sacha ?
Une fois réunie à Paris, la famille Savitsky s’installe. Tatiana et sa sœur sont placées en pension, à Baugency dans le Loiret. Leur père, ancien juge de paix, devient réparateur de téléphones dans une société, située dans le XVème arrondissement, où il travaillera pendant 25 ans. Les Savitsky résident dans différents appartements dans le XVème arrondissement et, un temps, près de la gare de Vanves où les familles d’Elisabeth et d’Anita ont chacune un appartement sur le même palier. Après une brève période de cohabitation et le départ d’Anita pour le Maroc, la famille Savitsky s’installe au 282, rue Lecourbe. C’est là que Tatiana élèvera ses enfants après le départ de ses parents qui, malades, préféreront vivre à Carrosse, chez « Oncle et Tante »[3] qui y résident depuis 1930. « Tante Olga », née Pouchkine, repose aujourd’hui au cimetière de Carrosse tandis que mes arrières grands-parents maternels sont enterrés au cimetière de Grasse.

Je sais peu de choses sur « Tante Anita » qui était avec Elisabeth, lors de son arrivée en France. Il semblerait qu’elle ait épousé le Comte Apraxine (Nicolas), ait vécu un temps à Casablanca et soit décédée, en 1986, en France. J’ai appris récemment le destin particulier de sa petite fille, Anne, morte dans un accident d’avion alors qu’elle était aux commandes de l’appareil. Un livre que je n’ai pas encore tenté de me procurer retrace son existence aventureuse et sa mort tragique. Une chose est sûre : c’est à l’occasion d’une partie de bridge chez Tante Anita que ma grand-mère, Tatiana, rencontre Alexandre Ivanovitch Dournovo. Environ un an après leur rencontre, en février 1935, ils se marient à la mairie du XVème arrondissement.
Alexandre est né le 26 juillet 1899 à Viazma, à environ 180 km de Moscou. J’ai à peine connu mon grand-père qui est décédé le 18 décembre 1974, alors que j’avais un peu plus d’un an. Il repose aujourd’hui au cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois. Mon grand-père reste un personnage entouré de mystère : il aurait quitté la Russie en 1920 « avec les reste de l’armée de Wrangel » d’après ce qu’il a expliqué à son fils, Pierre. D’après ma grand-mère, il parlait peu de cette période : elle sait simplement qu’il a été gravement blessé à cheval. Il est possible qu’il ait été évacué comme blessé mais il a raconté à Pierre, mon père, qu’il avait quitté la Russie à bord d’un vieux rafiot : son arrivée en Bulgarie a, tout simplement, relevé du miracle... Alexandre avait quatre frères et quatre sœurs : son frère aîné est décédé une semaine après s’être engagé dans la guerre contre les puissances de l’Axe tandis que sa sœur aînée, infirmière sur le front, aurait été enterrée vivante par des soldats de l’Armée rouge. Alexandre n’a jamais su ce qu’il était advenu de ses autres frères et sœurs. En 1927, il reçoit une lettre de sa mère, Véra Skritzky, lui demandant de cesser de lui écrire en raison du danger que représente le fait de recevoir des lettres de l’étranger. Il est resté sans nouvelles de sa famille jusqu’au jour où l’un de ses cousins, Nikita, passant par la France avant de rejoindre les États-Unis, lui apprenne la mort de sa mère.
Mon grand-père est arrivé en France avec un contrat de travail aux hauts fourneaux de Coulanges où il travailla quelques années. Il a ensuite occupé différents emplois allant d’ouvrier dans les usines Renault de l’île Séguin à vestiaire dans une boite de nuit. En 1932, il apprend qu’un Américain cherche un cuisinier : il achète un livre de cuisine (que ma grand-mère conserve aujourd’hui encore précieusement) et se présente pour proposer ses services. Il semblerait que ses talents culinaires ne soient pas restés dans les annales familiales mais c’est ainsi que mon grand-père entre au service de la compagnie aérienne United States Lines, située 10 rue Auber, où il travaillera 25 ans comme garçon de course.
En novembre 1935, une première fille, Véra, naît. Puis sont venus Elisabeth, en septembre 1941, Marie-Madeleine, en septembre 1943 et Pierre, en novembre 1945. Véra et Elisabeth vivent aujourd’hui aux États – Unis, l’une en Caroline du Sud, l’autre à Hawaï. Macha, qui a épousé Alexandre Pouchkine, vit en Belgique tandis que mon père, Pierre, est resté en France ou vit encore ma grand-mère.
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14.07.2005
Bucarest par Petru Dumitriu
"Bucarest se remplissait de nouvelles et monumentales bâtisses, elle devenait une belle ville moderne, habitée par des gens pauvres, curieux et moroses, à qui personne ne peut plus parvenir, car ils ont appris à se cacher. Mais, au moins, ont-ils un toit sur la tête.
L'ancien Bucarest, compliqué, voluptueux, mystérieux, extrême, fabuleux, galeux, n'était plus".
Rendez-vous au jugement dernier - 1969
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Pense-bête (N. Makhno)
PENSE BETE
Nestor Makhno – Le cosaque libertaire (1888 – 1934) / Alexandre Skirda
Contrairement à ce que l’auteur suggère, je doute retenir de l’expérience des communistes libertaires ukrainiens des enseignements utiles pour le projet révolutionnaire actuel …
Quelques points à revoir ultérieurement :
Les lieux et les fleuves
Don, Kouban, Térek, Oural, Orenbourg, Astrakhan, Amour, Oussouri
Les peuples
Kalmouks, Bouriates, Tchétchènes, Tcherkesses, Zaporogues
Un roman
Celui de Joseph Kessel, « Makhno et sa juive » (1926). L’ai-je laissé à Khujand ?
Les commissaires politiques
En mai 1920, l’État Major de l’armée insurrectionnelle d’Ukraine proclamait :
« A bas la meute des galonnés d’or ! A bas ceux qui s’en inspirent, les commissaires autocrates ! »
La tombe de Makhno au Père Lachaise
La défaite de Wrangel
Le 16 novembre 1920, les dernières unités blanches quittent la Crimée, réussissant à évacuer une flotte de 125 navires, environ 100.000 réfugiés en plus des débris de l’armée.
Où sont allés tous ces navires ? Mon grand-père était-il à bord de l’un d’entre eux ?
« Wrangel a réussi à éviter le désastre à son armée et à sauver l’honneur, mais c’en est fini de tout le mouvement blanc dans toute la Russie, en dehors de l’ataman Séménov et du baron fou Ungern-Sternberg qui vont sévir encore quelques mois en Sibérie, aux confins de la Mandchourie ».
Repli de Wrangel en Yougoslavie.
14/07/2005
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12.07.2005
Vide et pesanteur
Détache-toi de ces liens serrés qui t’enchaînent,
Fuies ces fantômes, bien réels, qui respirent le même air que toi.
Ils sont là : je les vois partout sans jamais les rencontrer.
Ils m’obsèdent bien que j’y pense rarement ; ils ne cessent de me harceler et m’ignorent à la fois.
Je cherche à m’en libérer mais ils demeurent insaisissables, fuyants.
Bruyants, ils insistent ; je n’entends pas ce qu’ils me disent.
Cette présence invisible est aveuglante ; silencieuse, elle m’assourdit complètement. Elle envahit de rêves tourmentés un sommeil de plomb, parfaitement amnésique.
Mais, détache-toi donc ! Ôte ces chaînes, libère-toi de cette présence obsédante, largue les amarres et prends le large ! N’aies pas peur du vide : ils resteront en toi et avec toi, ils ne t’abandonneront pas. Ce n’est pas les trahir, c’est simplement vivre …
Mes oreilles bourdonnent dans ce silence absolu ; mes épaules croulent sous cette pesanteur légère et imperceptible. J’ai beau courir très loin, je ne parviens pas à reprendre mon souffle.
La séparation est cruelle, continuer est une impasse.
Bucarest, le 30 juin 2005
07:25 Publié dans Vague à l'âme | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
07.07.2005
Montages inachevés
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06.07.2005
Tirana
Un beau jour, les habitants de Tirana élirent un nouveau maire pour présider aux destinées de la capitale albanaise. Ce maire était peintre. Entreprenant par profession, et sans doute par nature, il décida de marquer son arrivée par la distribution, à ses concitoyens, de pots de peinture pour repeindre la façade de leurs habitations. Peu surpris semblerait-il par ce don pourtant inhabituel, les habitants prirent les pots de peinture et se mirent au travail. Une telle démarche peut surprendre.
Cependant, le résultat de cet effort de rénovation des façades de Tirana ne manque pas de fraîcheur, ni de charme. Certains ont pris franchement le parti de la couleur dont les variétés ont été mobilisées, sans complexes, avec beaucoup de gaieté. D’autres ont préféré la simplicité, se contentant de jouer sur une seule gamme, le plus souvent avec de chaudes tonalités rouge et orange. Enfin, il y ceux qui ont privilégié les tons plus classiques comme le bleu pâle ou le vert clair, sans pouvoir toutefois se passer du jaune, si présent dans la palette des Albanais.
Le centre de Tirana batifole ainsi joyeusement dans le jeu des couleurs vives de ses vieux immeubles désormais pimpants. L’effet est, sinon spectaculaire, du moins remarquable. Il contrebalance, en effet, habilement l’héritage architectural de la période précédente qui allie, avec beaucoup moins de bonheur et d’originalité, réalisations d’inspiration mussolinienne et vestiges de l’ère communiste. Comme le veut la grande tradition de l’art réaliste socialiste, Tirana a, en effet, son immense Palais de la Culture rectangulaire, de gigantesques places et avenues et l’inévitable fresque révolutionnaire du peuple en armes, au frontispice de son musée national.
Miraculeusement, Tirana a conservé une très belle mosquée du XVIIIè siècle, survivante d’une période où l’Albanie avait fait de l’athéisme son credo officiel, voire une religion nouvelle. La mosquée de Et’hem Bey entretient désormais un voisinage tranquille avec le Palais de la culture, sur l’immense place Skanderbej qui célèbre le héros national de l’Albanie, à l’aide d’une statuaire imposante. Cité aux accents méridionaux par ses couleurs, Tirana est donc aussi une ville marquée par son passé socialiste.
Mais c’est également une capitale en pleine ébullition, accueillant avec impatience et bruit, le consumérisme occidental. Son centre est envahi de cafés branchés, bondés de jeunes à toute heure de la journée. A circuler dans certaines rues, on a l’impression que l’Albanie n’est peuplée que d’adolescents en jeans et tee-shirts aux couleurs criardes, qui semblent ne se déplacer qu’en groupes. Et que dans la capitale, ne circulent que des Mercedes… Ce côté clinquant, assez artificiel, est un peu irritant mais il témoigne d’une vitalité et d’un dynamisme impressionnant. Et, en tous cas, d’un appétit de vivre que les immeubles joyeusement bariolés de la ville illustrent avec éclat.
tirana.doc
Tirana, le 27 mai 2005
22:45 Publié dans Sur la route | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Bagdado delenda est
Se déplacer dans Bagdad aujourd’hui représente un véritable parcours du combattant. Les principales artères de la capitale sont encombrées par de longues files de véhicules dont les conducteurs attendent, bien souvent depuis l’aube, de pouvoir s’approvisionner en essence. Sous l’œil vigilant des chars américains, leurs chauffeurs patientent des heures, sous un soleil de plomb, pour obtenir quelques litres du précieux liquide dont leur pays pourtant regorge. Une fois approvisionnés, ils doivent affronter les embouteillages incessants provoqués par le déplacement des chars dans la ville et les routes soudainement fermées en raison d’incidents.
Embouteillée, poussiéreuse, Bagdad est également une ville nerveuse. Les pillages ont cessé mais un sentiment d’insécurité demeure et, dans certains quartiers, toutes les activités commerciales cessent en début d’après-midi pour laisser place à des rues désertes, écrasées par la chaleur et envahies de débris et déchets qui s’accumulent. D’autres, au contraire, semblent connaître une animation nouvelle comme la fameuse avenue de 'Karada out' dont les trottoirs sont jonchés d’équipements électroménagers en tous genres, et surtout d’antennes satellite qui disparaissent comme des petits pains. Un commerce nouveau se développe tandis que le coût de la vie augmente ce qui ne manque pas d’accroître l’inquiétude diffuse que ressentent les Bagdadis depuis le début de la guerre.
Les principaux bâtiments administratifs ont été endommagés ou incendiés lors des pillages qui ont suivi la fin des hostilités. Le décor urbain reflète ainsi la désorganisation qui règne dans la capitale irakienne. Curieux paradoxe d’une ville dont les traces de la guerre sont manifestes mais s’insèrent sans trop surprendre dans le paysage d’une immense cité laissée progressivement à l’abandon.
Les lieux interdits de Bagdad ne sont plus : les palais de Saddam Hussein ont été ouverts à la curiosité de tous pour découvrir de gigantesques forteresses sans charme, à l’allure mussolinienne. Ils abritent désormais les services administratifs et ministériels du pays. Et sont ainsi redevenus inaccessibles…
Bagdad vit des heures bien étranges. Les habitants de la capitale savourent une liberté toute neuve, celle de se déplacer où ils le souhaitent et de s’exprimer sans crainte. Mais, ils sont également anxieux, soucieux face à un avenir incertain. Les enfants, pour certains, ont repris le chemin de l’école ou de l’université ; d’autres y ont renoncé, convaincus que les examens n’auront aucune valeur cette année.
Avec la tombée du jour, chacun se presse de rentrer chez soi ; les rues ne sont pas très sures…Une journée fébrile s’achève ; Bagdad se vide pour devenir soudain totalement silencieuse avec le couvre feu.
Khujand (Tadjikistan) - juillet 2003
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Immensité spectrale (Jordanie)
Brusquement, il s’écria : « _ J’en ai plus qu’assez de cette immensité spectrale ! Continuez donc, si ça vous chante ! Mais, sans moi, je vous attendrai au camp Bédouin. »
Se rendre au camp bédouin ? Renoncer à une nuit dans le désert, sous ce ciel sombre et merveilleux, sans cesse parcouru de délicates étoiles filantes ? Prolonger notre route sur ces chameaux si inconfortables alors que nous sommes si prêts du but ? Ne pas répondre. Attendre un peu. Essayer de comprendre. Pourquoi s’en prendre à cette immensité ? N’avions nous pas précisément chercher à l’expérimenter en choisissant de parcourir le désert quelques jours ?
……
C’est pourtant vrai que les paysages qui nous entourent ont quelque chose de spectral …
Spectral, silencieux et sans fin. Absurde presque.
Malaise insidieux face à cette évidence dont je viens seulement de m’apercevoir. La chaleur et la monotonie de la chevauchée à dos de chameau m’ont assoupie, plongée dans une profonde torpeur dont je sors brutalement… pour mieux prendre en pleine figure cette immensité spectrale. Sentiment inexplicable et insaisissable mais pourtant omniprésent et, soudain, tellement envahissant.
Aucune issue possible. Le camp bédouin peut-être ? Pauvre illusion du passage d’un extrême à l’autre, de la solitude totale à la vie en communauté, si déconcertante. Longues minutes d’attente, une éternité avant d’oser briser le lourd silence du désert. Timidement : « Il est sans doute préférable de poursuivre notre route… ».
L’intensité des rayons du soleil s’est adoucie, les chameaux se sont reposés, nous repartons.
Paris, 6 octobre 2002
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