02.11.2005
Autour du portrait d'Olga (fin)
La lecture du récit de Renata Smyrnova a constitué une découverte émouvante. Avec quelques doutes, toutefois, qui n’ont cessé de me préoccuper jusqu’à ce que j’en parle à ma grand-mère, Tatiana. Comme je m’y attendais un peu, le récit de ma découverte ne l’a pas particulièrement troublée ou émue. Elle essayait de suivre, acquiescant sur certaines choses, sa mémoire s’embrouillant sur d’autres. Elle m’a finalement déclaré qu’elle allait appeler son cousin Garik, à Moscou. J’ai alors réalisé que certains liens subsistaient malgré le temps, la distance et le silence. J’ai également pris conscience que ce qui me paraissait être des histoires lointaines, presque irréelles, continuait, au contraire, à vivre et à alimenter la mémoire et le souvenir de certains membres d’une famille qui est un peu la mienne et que je découvre seulement aujourd’hui.
Garik a indiqué à ma grand-mère que leur tante Sophie Danylevska est décédée le 4 mai 1984, à l’âge de 97 ans. Ses deux autres sœurs, Nathalie – tante Tacha – et la mère de Garik, Tatiana, sont décédées à l’âge de respectivement 90 et 91 ans. Tante Tacha, dont je n’ai appris l’existence que très récemment – alors même qu’elle s’était beaucoup occupée de mon père et de ses sœurs – repose aujourd’hui au cimetière de Sainte-Geneviève des Bois. Leur petit frère, Vassili, aurait été capturé par les révolutionnaires et emprisonné dans un camp, où il serait mort d’une maladie infectieuse en 1917 ou 1918. Quant à Elisabeth, la mère de ma grand-mère, elle a été paralysée 14 ans, ce qui n’est pas sans me rappeler la longue souffrance de ma propre mère. Elle est décédée en 1963 et enterrée à Grasse, aux côtés de son époux qui a disparu en 1970, à l’âge de 85 ans.
Autant de disparus qui resurgissent, de liens qui se redessinent et se précisent alors même que les destins, que j’imagine plus qu’ils ne se révèlent, ont été très différents comme peuvent l’être des existences en Ukraine, en Russie ou en France, au cours du siècle dernier. Autant de lieux comme Vasylivka et Yanovshina – plus familier à ma grand-mère – qui ne constituent en réalité qu’un seul et même endroit ou encore Olifirovka qui aurait été la propriété des Danylevsky. De questions aussi, notamment sur le témoignage de Renata Smyrnova : la discussion qu’elle décrit avec Sophie Danylevska semble s’être engagée la veille alors qu’elle n’aurait été possible qu’au début des années 80. De coïncidences enfin, entre l’histoire – inventée par l’écrivain Dimitri Bykov – d’Ivan Antonovitch Skaldine, chargé de cours à l’Institut d’agronomie de Moscou, arrêté en décembre 1938, « pour implication dans la fameuse affaire Mikhaïlov ». Et celle, bien réelle, d’Alexandre S. Danylevsky, entomologiste, petit-fils de Nikolaï Bykov, exilé au Kazakhstan en 1934, à la suite de répressions politiques après le meurtre de Serge Kirov. Autant de points d’interrogation qui continueront de s’aligner sur de vieux portraits photographiques et d’énerver mes pages blanches.
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