24.01.2006
Vague de froid
Une vague de froid glacial s’est abattue sur la ville. De nombreux Bucarestois ont eu la mauvaise surprise de ne pas pouvoir faire démarrer leur voiture, hier matin, et trouver un taxi a relevé de l’exploit ... J’ai entendu à la radio qu’il y avait des victimes de cette chute de température mais, ne comprenant pas bien le roumain, je ne suis pas bien sûre de cela.
Pour ma part, j’ai passé une charmante soirée … aux chandelles ! Non seulement, il faisait 13 degrés à la maison mais je n’avais pas d’électricité. Un régal. Le paradoxe de cette histoire, c’est que je paie une fortune pour mes notes de gaz depuis les démêlées énergétiques entre la Russie et l’Ukraine. Certains opérateurs ne perdent pas le Nord … J’imagine que de nombreux Roumains peuvent difficilement faire face à de telles augmentations, en particulier les personnes âgées dont le niveau des pensions est ridiculement faible.
Ai enfin commencé le Journal de Mihai SEBASTIAN. En anglais, malheureusement ; impossible de mettre la main sur une traduction française … Ce journal est prodigieusement intéressant. C’est bien dommage que les Roumains ne connaissent pas vraiment ce témoignage qui apporte un éclairage bien différent sur l’entre-deux-guerres : le « petit Paris » n’était pas aussi doré que l’on persiste à vouloir le croire ici.
Sans compter que la ville a bien changé....
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15.01.2006
Le Bagdad de l'entre-deux-guerres
En écho à Robert Byron, Freya Strake ( ?) et d’autres – ai égaré mes notes de 2002 –, le témoignage d’une « Anglaise en Orient », Vita Sakcville-West qui découvre la cité d’Harun Al Rasheed dans les années 20. La merveilleuse cité des Mille et Nuits est, une fois encore, objet d’une cruelle déception : poussiéreuse, désordonnée, Bagdad ne constitue qu’une étape où il est préférable de ne pas s’attarder. Comme ces images sont éloignées de mes souvenirs de 2001 …
« (…) Bagdad, pour moi, ce n’était pas les mille et nuits, mais le charme bien plus grand et plus réconfortant de retrouvailles entre amies.
C’était une chance, car quiconque va à Bagdad pour le charme de la ville sera déçu. Le Tigre traverse la ville de son flot jaune et rapide, et les maisons qui bordent les rives partagent avec toutes les maisons bordant un cours d’eau un pittoresque inévitable ; quant aux chaloupes d’osier rondes (1) qui vont d’une rive à l’autre avec leur charge de balles et d’ânes et tournoient dans le courant, franchement inaptes, dirait-on, à la navigation, elles ont certes un caractère particulier ; mais pour le reste, Bagdad est un fouillis poussiéreux de bâtiments minables reliés par des rues atroces, véritables bourbiers par temps de pluie, et, par temps sec, criblées de cratères et de trous, où un fermier anglais hésiterait peut-être bien à faire passer une charrette. Mais, à Bagdad, les automobilistes n’y regardent pas de si près. Des Ford, cabossées, défoncées, le pare-brise cassé, et n’ayant plus une trace de peinture, dévalent les rues en bringuebalant à grands coups de klaxon, tandis que chameaux, ânes et Arabes s’écartent du passage du mieux qu’ils peuvent : en Orient, il n’y a pas de rue qui ne soit carrossable. »
Les retrouvailles avec Gertrude Bell, irakienne d’adoption, grande amie du roi Fayçal :
« Cétait une hôtesse merveilleuse, et je sentis que sa personnalité soudait entre eux ces Anglais exilés et leur servait de point de ralliement, eux qui, par ailleurs, n’avaient en commun que de servir en Iraq. Ils paraissaient tous animés d’un zèle enthousiaste et constructif ; mais je ne pouvais m’empêcher de penser que, sans l’ardeur rayonnante de Gertrude Bell, ils eussent accomplis leur mission par pure obligation plutôt qu’avec un tel empressement. Quel que fût le sujet qu’elle abordât, elle s’illuminait ; une telle vitalité était irrésistible.
(…) je crois que Gertrude faisait preuve d’une telle énergie, d’une telle vitalité dans tout ce qu’elle accomplissait, qu’on ne pouvait pas manquer d’en ressentir une impression d’unité et de plénitude. »
Kenya, 2-5 janvier 2006
(1) les gufas - se reporter aux photos dans l'album "Bagdad historique"
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13.01.2006
Malinowski
Sur la route du retour, je commence le Journal d’ethnographe de Bronislaw Malinowski. Enfin. Je me souviens avoir acheté la vieille édition que je lis chez un bouquiniste, dans le 18è il me semble. En ai toujours repoussé la lecture pour des raisons que je ne m’explique pas vraiment. L’homme sans qualité ou G. Grass ont connu le même sort. Des livres que je fais voyager en Asie centrale, en Roumanie, sans les ouvrir. Malinowski me donne envie de découvrir J. Conrad. Encore une lecture repoussée à des jours meilleurs …
Au-delà de cette invitation à de nouvelles lectures, je découvre avec M. la discipline d’un journal. Un point fixe, un repère face à l’éloignement, au dépaysement complet auquel M. est confronté. Il connaît de fréquentes phases d’extrême lassitude, d’abattement. Cela me fait penser – toutes proportions gardées, naturellement – à l’hiver 2002-2003 à Khujand, lorsque j’ai décidé de quitter la guesthouse pour vivre seule.
J’aurais pu/du tenir un journal au début de cette expérience malheureuse en Roumanie. Je regrette de ne pas l’avoir fait. Le commencer aurait-il un sens pour les six mois qui restent ? L. est absent, cela devrait m’y inciter ? Je me souviens que ce drôle de professeur allemand de l’université de Düsseldorf m’avait conseillé de lire le journal de Malinowski et de m’en inspirer en observant attentivement les vieux dinosaures grincheux que je côtoie tous les jours et en consignant régulièrement ces observations. L’idée est amusante, je l’avais trouvé intéressante et, comme d’habitude, me suis contentée d’y penser. Ce manque de volonté, de discipline et de persévérance me désole.
S’efforcer d’écrire son journal, à quoi bon ? (p. 179)
« Ce matin (le 6-1-18), j’ai songé que tenir un journal et s’efforcer d’acquérir la maîtrise de ce que l’on vit et de ce que l’on pense doit avoir pour but d’affermir l’assise même de votre existence et vous permettre de concentrer votre réflexion et d’éviter la dispersion. – Et puis c’est une incitation à réfléchir ; exemple : mes observations sur les gens qui ne m’aiment pas. »
Malinowski affronte des périodes de grande fatigue qui le paralysent, voire le dépriment. Des états de torpeur immense, de rejet de son environnement, de « nostalgie de la civilisation ». (p. 139)
« Hier, j’ai eu ce qu’on appelle d’ordinaire un accès de fièvre, une poussée fébrile – un état de torpeur mentale et physique. Hier, par exemple, je n’avais ni le désir, ni même la force nécessaire pour me promener, même pas autour de l’île (…) De plus, je suis extrêmement irritable et les cris des boys ou tout autre bruit me portent horriblement sur les nerfs. Le tonus moral est lui aussi au plus bas. Une résistance affaiblie aux imaginations lubriques. Ma conception métaphysique du monde s’est totalement obscurcie ; je ne me supporte plus : mes pensées m’entraînent au ras du sol. »
Le retour sur soi (p. 128)
« Quelle est l’essence même de ma recherche ? Découvrir les passions [de l’indigène], les mobiles de sa conduite, ses aspirations (…). Son mode de pensée en ce qu’il a d’essentiel, de plus profond. Et, à ce point, nous nous trouvons confrontés à nos propres problèmes ».
L’inévitable « qu’est-ce que je fous ici ? » (cf. Bruce Chatwin) – p.160
« J’en avais ma claque des niggers et aussi de mon boulot. Je m’en allai marcher tout seul dans le raybwag. L’eau. Je me sentais plein de force et d’énergie. Je pataugeai à travers la boue, mais je fus obligé de faire halte. Pendant la promenade, j’étais si absorbé par l’effort physique que je ne pensais à rien. Les tropiques ont complètement perdu pour moi leur extraordinaire étrangeté. Je ne puis m’empêcher de penser que je me sentirais mieux n’importe où ailleurs. »
La première partie du journal porte sur un séjour que Malinowski effectue en Nouvelle-Guinée, en 1914-1915. Il côtoie des missionnaires.
« J’accumule dans ma tête les arguments contre les activités des missionnaires, et médite une campagne antimission réellement efficace. Les arguments : ces gens détruisent la joie de vivre des indigènes ; ils détruisent leur raison d’être psychologique. Et ce qu’ils donnent en retour est parfaitement inaccessible aux sauvages. Ils luttent continûment et sans le moindre scrupule contre tout ce qui se faisait autrefois, et créent de nouveaux besoins, tant matériels que moraux. Qu’ils soient nocifs, c’est évident. »
Bucarest, le 13 janvier 2005
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12.01.2006
Bucarest, 10 décembre 2005
Dans les rues de Bucarest, le samedi matin, il n'est pas rare de voir quelques personnes agées, dignes et habillées avec une relative élégance. Les vieilles dames portent parfois un vieux manteau en fourrure par ces froides journées. Les hommes, eux, portent généralement une toque en astrakhan. Leur présence dans les rues accentue l'étrangeté de la ville qui se vide de ses habitants et de son animation le week-end. Un véritable désert, assez sinistre, auquel je ne suis jamais parvenue à m'habituer. A côté de ces presque fantômes, il y a les hommes de notre temps. Leur vie n'est pas facile, tout en témoigne dans leur apparence extérieure, triste voire inquiétante tant elle est délaissée.
Au cours d'une de ces matinées quelque peu irréelles, j'ai vu un de ses vieillards élégants lever sa canne contre un enfant, sans doute un tsigane. Je ne sais pas exactement ce qui s'est passé mais j'ai eu soudain l'impression de me retrouver au XIXè siècle. Machinalement, je me suis mise à penser à la triste histoire de ce pays où, malgré tout ce que l'on veut bien en dire, les relations humaines sont assez difficiles, parfois même brutales.
Je ne suis évidemment pas là pour juger quoi que ce soit; nous avons nos propres défauts et nos propres faillites. Simplement, j'observe, tente de m'informer, de comprendre. Certaines réflexions, formulées par des Roumains, me paraissent "sonner" assez juste même si elles sont désormais anciennes. Je pense notamment à cet extrait du journal de Sandra Stolojan, La Roumanie revisitée :
"6 décembre 1991
Conversation avec Sorin Antohi à propos du désarroi de la société roumaine élevée dans l'ignorance du passé et la fausse image que se font les gens de l'entre-deux-guerres. Sorin Antohi est très inquiet pour l'avenir à cause de ce mal difficile à guérir : l'ignorance, l'imposture propagée par les jeunes loups au pouvoir, eux-mêmes ignorants et se voulant dans la ligne du passé qui les fascine, eux aussi. Il faut rééduquer cette société, dit-il, il nous faut des structures, tout est à refaire depuis le commencement."
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