01.12.2005
Isaac Babel _ Mes premiers honoraires
"Nous prîmes le thé sur la place du marché de la Vieille Ville. Un Turc paisible nous versa, d'un samovar enveloppé dans une serviette, un thé pourpre comme la brique et fumant comme du sang fraîchement répandu. L'incendie fumeux du soleil flamboyait dan les parois de nos verres. Les cris monotones des ânes se mêlaient au martèlement des chaudronniers. Sous des tentes, des cruches en cuivre étaient alignées sur des tapis décolorés. Des chiens fouillaient du museau dans des boyaux de boeuf. Une caravane de poussière volait vers Tiflis, la ville des roses et de la graisse de mouton. La poussière couvrait le brasier cramoisi du soleil. Le Turc nous versait encore du thé et comptait sur un boulier les petits pains en couronne que nous avions mangés. Le monde était splendide pour nous faire plaisir."
Pour L ..., quelques échos et images lointaines de la capitale d'Harun Al Rasheed.
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02.11.2005
Autour du portrait d'Olga (fin)
La lecture du récit de Renata Smyrnova a constitué une découverte émouvante. Avec quelques doutes, toutefois, qui n’ont cessé de me préoccuper jusqu’à ce que j’en parle à ma grand-mère, Tatiana. Comme je m’y attendais un peu, le récit de ma découverte ne l’a pas particulièrement troublée ou émue. Elle essayait de suivre, acquiescant sur certaines choses, sa mémoire s’embrouillant sur d’autres. Elle m’a finalement déclaré qu’elle allait appeler son cousin Garik, à Moscou. J’ai alors réalisé que certains liens subsistaient malgré le temps, la distance et le silence. J’ai également pris conscience que ce qui me paraissait être des histoires lointaines, presque irréelles, continuait, au contraire, à vivre et à alimenter la mémoire et le souvenir de certains membres d’une famille qui est un peu la mienne et que je découvre seulement aujourd’hui.
Garik a indiqué à ma grand-mère que leur tante Sophie Danylevska est décédée le 4 mai 1984, à l’âge de 97 ans. Ses deux autres sœurs, Nathalie – tante Tacha – et la mère de Garik, Tatiana, sont décédées à l’âge de respectivement 90 et 91 ans. Tante Tacha, dont je n’ai appris l’existence que très récemment – alors même qu’elle s’était beaucoup occupée de mon père et de ses sœurs – repose aujourd’hui au cimetière de Sainte-Geneviève des Bois. Leur petit frère, Vassili, aurait été capturé par les révolutionnaires et emprisonné dans un camp, où il serait mort d’une maladie infectieuse en 1917 ou 1918. Quant à Elisabeth, la mère de ma grand-mère, elle a été paralysée 14 ans, ce qui n’est pas sans me rappeler la longue souffrance de ma propre mère. Elle est décédée en 1963 et enterrée à Grasse, aux côtés de son époux qui a disparu en 1970, à l’âge de 85 ans.
Autant de disparus qui resurgissent, de liens qui se redessinent et se précisent alors même que les destins, que j’imagine plus qu’ils ne se révèlent, ont été très différents comme peuvent l’être des existences en Ukraine, en Russie ou en France, au cours du siècle dernier. Autant de lieux comme Vasylivka et Yanovshina – plus familier à ma grand-mère – qui ne constituent en réalité qu’un seul et même endroit ou encore Olifirovka qui aurait été la propriété des Danylevsky. De questions aussi, notamment sur le témoignage de Renata Smyrnova : la discussion qu’elle décrit avec Sophie Danylevska semble s’être engagée la veille alors qu’elle n’aurait été possible qu’au début des années 80. De coïncidences enfin, entre l’histoire – inventée par l’écrivain Dimitri Bykov – d’Ivan Antonovitch Skaldine, chargé de cours à l’Institut d’agronomie de Moscou, arrêté en décembre 1938, « pour implication dans la fameuse affaire Mikhaïlov ». Et celle, bien réelle, d’Alexandre S. Danylevsky, entomologiste, petit-fils de Nikolaï Bykov, exilé au Kazakhstan en 1934, à la suite de répressions politiques après le meurtre de Serge Kirov. Autant de points d’interrogation qui continueront de s’aligner sur de vieux portraits photographiques et d’énerver mes pages blanches.
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09.10.2005
Autour du portrait d'Olga
Naviguant un peu machinalement sur la « toile », j’ai découvert, il y a deux jours, un texte de Renata Smyrnova, intitulé « Shevchenko painting – Gogol’s sister », portant sur un portrait réalisé par Taras Shevchenko qui serait, selon elle, celui de la plus jeune sœur de l’écrivain Gogol, Olga. Or, de nombreux spécialistes de l’œuvre du grand poète ukrainien semblent contester cette interprétation, ce qui a conduit Mme Smyrnova à mener sa propre enquête, auprès des descendants de Gogol.
Renata Smyrnova s’est ainsi rendu à Poltava, où résidait la famille du célèbre écrivain, et y a rencontré Sofia Danylevska, fille de Nicolaï Bykov, un neveu de Gogol. Le nom de Sofia Danylevska ne m’était pas étranger. Intriguée par cette histoire, je poursuivis la lecture de cette rencontre avec une curiosité croissante. Sofia apparaît être l’une des cinq filles de Nicolaï Bykov, fils aîné d’Elizabeth Gogol, l’une des quatre sœurs de l’écrivain. Elle serait donc la tante de ma grand-mère, Tatiana, qui m’a d’ailleurs donné, il y a quelques mois de cela, une photo d’elle à Poltava, datant de 1980.

Au fil de la discussion qui s’engage, Renata Smyrnova remarque que, comme la mère de Gogol, Maria, qui éleva seule ses cinq enfants à la mort de son mari, en 1825, Sofia dut faire face aux mêmes défis, lorsque son mari mourut du typhus, en 1921. D’autres sources[1] m’ont appris, parallèlement, que Sofia fut enseignante et Serge, son époux, agronome. Par la même occasion, j’ai retrouvé la trace d’un de leurs enfants, Alexandre, qui semble avoir acquis une certaine renommée dans le domaine de l’entomologie. Alexandre, né en mars 1911, près de Mirgorod, dans la province de Poltava, s’engagea dans une carrière de chercheur. En 1934, il fut exilé au Kazakhstan, à la suite de répressions politiques après le meurtre de Serge Kirov mais, dès 1936, il put réintégrer l’université de Leningrad – à l’époque – où il épousa l’une de ses étudiantes, Galina Shel’deshova. Pendant la Guerre, Galina et leur fils, Serge, vécurent à Poltava pendant qu’Alexandre servait dans un corps médical de l’Armée rouge. C’est à cette époque qu’il termina sa thèse et la soutint – aussi incroyable que cela puisse paraître – le 5 avril 1943, en plein siège de Leningrad… Après la guerre, Alexandre poursuivit sa carrière de chercheur à l’université de Leningrad. Il mourut d’une crise cardiaque en juin 1969.
Mes recherches sur la famille de Sofia ne m’ont malheureusement pas permis d’aller plus loin, pour l’instant. En revanche, le récit de Renata Smyrnova fournit de précieux renseignements sur la famille de ma grand-mère. Sofia raconte, en effet, qu’en 1902, alors qu’elle avait 16 ans, le photographe Khmelevsky vint réaliser des portraits photographiques de tous les proches de Gogol. Il a rassemblé ces portraits dans un album intitulé « Gogol in his Homeland » que j’ai désormais grande hâte de découvrir, si cela est encore possible … Sofia relate également que, tous les dimanches, après la messe, elle se rendait avec sa mère, Maria, née Pouchkine, chez Olga, la plus jeune sœur de Gogol ; elle a donc été en mesure l’identifier sur une reproduction du portrait de Shevchenko que lui a présentée Mme Smyrnova. Enfin, elle explique que son père, Nicolaï Bykov hérita de l’extraordinaire bibliothèque de Gogol, son oncle, qui comprenait plus de mille ouvrages, portraits, lettres non publiées et toiles. Pour sauver cet héritage, sa mère, sa sœur Tatiana et elle-même se rangèrent à l’avis de l’écrivain Volodymyr Korolenko et donnèrent livres, manuscrits, objets personnels de l’écrivain au musée ethnographique de Poltava. Mais, en 1943, lors de la retraite allemande, les Nazis pillèrent et mirent le feu au musée.
Le témoignage de Sofia s’arrête un instant sur ses parents. J’apprends ici que les grands-parents de Tatiana, Nicolaï et Maria, se marièrent, en août 1881, à l’église de Lopasnia, le manoir du père de Maria, Alexandre Pouchkine, situé au sud de Moscou. Ils héritèrent du hameau de Stinka et d’une partie de la propriété Yanovsky, connue comme Bykovska depuis. Si ma grand-mère, Tatiana, m’a parlé à plusieurs reprises de cette propriété – dont à défaut de s’en souvenir directement, elle a entendu parler –, elle est plus hésitante sur Vasylivka que Sofia ne cesse pourtant d’évoquer et que je ne parviens malheureusement pas encore à localiser précisément. Sofia indique, par ailleurs, que la jeune sœur de Gogol, Olga, avait fait don à sa mère, Maria, de la montre en or de Pouchkine. Elle ajoute qu’en 1937, le commissaire du peuple, chargé de l’Éducation, Bonch-Bruyevych, lui demanda de la donner au musée du poète à Leningrad. Parmi les autres « trésors », il y aurait ce fameux portrait d’Olga, peint par Taras Shevchenko, que l’intéressée offrit au père de Sofia, Nicolaï.
Je n’ai pas lu ce témoignage sans une certaine émotion en pensant à cette grand tante, aujourd’hui décédée, et dont je n’ai découvert l’existence qu’il y a peu de temps, grâce à la photo que m’a donnée ma grand-mère. J’ai alors pris conscience qu’une partie de sa famille était restée en Ukraine, survivant à la révolution, la terreur stalinienne, la guerre et les famines organisées … Une partie de sa famille dont j’ignore presque tout.
Je n’ai aucune idée de la période de cet entretien, qui n’a pourtant été posté que récemment sur le site www.orangerevolution.us/blog. Il me reste donc à contacter son auteur pour essayer d’en savoir plus sur ce qu’il reste des Bykov et des Danylevski dans la région de Poltava…
Bucarest, le 9 octobre 2005
16:45 Publié dans Racines | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
08.10.2005
Chez Kodak
En allant chercher des photos que j'avais laissées à développer, j'ai dû présenter une pièce d'identité au moment du paiement alors même que je réglai en espèces. Toutes les indications qui figuraient sur mon "ID" ont été recopiées sur un cahier de classe à petits carreaux où j'ai dû apposer ma signature. Tout cela pour pouvoir récupérer quelques malheureuses photos ...
Comme quoi, le capitalisme à l'Est ne signifie pas la disparition définitive de la bureaucratie, ni n'implique automatiquement le respect des libertés élémentaires du consommateur !
17:35 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
05.10.2005
Sur un mode plus "kitsch"
Ca pourrait donner quelquechose comme ça :

19:16 Publié dans Sur la route | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

