12.07.2005

Vide et pesanteur


Détache-toi de ces liens serrés qui t’enchaînent,
Fuies ces fantômes, bien réels, qui respirent le même air que toi.


Ils sont là : je les vois partout sans jamais les rencontrer.
Ils m’obsèdent bien que j’y pense rarement ; ils ne cessent de me harceler et m’ignorent à la fois.
Je cherche à m’en libérer mais ils demeurent insaisissables, fuyants.


Bruyants, ils insistent ; je n’entends pas ce qu’ils me disent.
Cette présence invisible est aveuglante ; silencieuse, elle m’assourdit complètement. Elle envahit de rêves tourmentés un sommeil de plomb, parfaitement amnésique.


Mais, détache-toi donc ! Ôte ces chaînes, libère-toi de cette présence obsédante, largue les amarres et prends le large ! N’aies pas peur du vide : ils resteront en toi et avec toi, ils ne t’abandonneront pas. Ce n’est pas les trahir, c’est simplement vivre …


Mes oreilles bourdonnent dans ce silence absolu ; mes épaules croulent sous cette pesanteur légère et imperceptible. J’ai beau courir très loin, je ne parviens pas à reprendre mon souffle.


La séparation est cruelle, continuer est une impasse.


 

Bucarest, le 30 juin 2005

07.07.2005

Montages inachevés

Clichés photographiques, perceptions, essais

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06.07.2005

Tirana


Un beau jour, les habitants de Tirana élirent un nouveau maire pour présider aux destinées de la capitale albanaise. Ce maire était peintre. Entreprenant par profession, et sans doute par nature, il décida de marquer son arrivée par la distribution, à ses concitoyens, de pots de peinture pour repeindre la façade de leurs habitations. Peu surpris semblerait-il par ce don pourtant inhabituel, les habitants prirent les pots de peinture et se mirent au travail. Une telle démarche peut surprendre.

 

Cependant, le résultat de cet effort de rénovation des façades de Tirana ne manque pas de fraîcheur, ni de charme. Certains ont pris franchement le parti de la couleur dont les variétés ont été mobilisées, sans complexes, avec beaucoup de gaieté. D’autres ont préféré la simplicité, se contentant de jouer sur une seule gamme, le plus souvent avec de chaudes tonalités rouge et orange. Enfin, il y ceux qui ont privilégié les tons plus classiques comme le bleu pâle ou le vert clair, sans pouvoir toutefois se passer du jaune, si présent dans la palette des Albanais.

 

Le centre de Tirana batifole ainsi joyeusement dans le jeu des couleurs vives de ses vieux immeubles désormais pimpants. L’effet est, sinon spectaculaire, du moins remarquable. Il contrebalance, en effet, habilement l’héritage architectural de la période précédente qui allie, avec beaucoup moins de bonheur et d’originalité, réalisations d’inspiration mussolinienne et vestiges de l’ère communiste. Comme le veut la grande tradition de l’art réaliste socialiste, Tirana a, en effet, son immense Palais de la Culture rectangulaire, de gigantesques places et avenues et l’inévitable fresque révolutionnaire du peuple en armes, au frontispice de son musée national. 

 

Miraculeusement, Tirana a conservé une très belle mosquée du XVIIIè siècle, survivante d’une période où l’Albanie avait fait de l’athéisme son credo officiel, voire une religion nouvelle. La mosquée de Et’hem Bey entretient désormais un voisinage tranquille avec le Palais de la culture, sur l’immense place Skanderbej qui célèbre le héros national de l’Albanie, à l’aide d’une statuaire imposante. Cité aux accents méridionaux par ses couleurs, Tirana est donc aussi une ville marquée par son passé socialiste.

 

Mais c’est également une capitale en pleine ébullition, accueillant avec impatience et bruit, le consumérisme occidental. Son centre est envahi de cafés branchés, bondés de jeunes à toute heure de la journée. A circuler dans certaines rues, on a l’impression que l’Albanie n’est peuplée que d’adolescents en jeans et tee-shirts aux couleurs criardes, qui semblent ne se déplacer qu’en groupes. Et que dans la capitale, ne circulent que des Mercedes… Ce côté clinquant, assez artificiel, est un peu irritant mais il témoigne d’une vitalité et d’un dynamisme impressionnant. Et, en tous cas, d’un appétit de vivre que les immeubles joyeusement bariolés de la ville illustrent avec éclat.


 

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Tirana, le 27 mai 2005

Bagdado delenda est

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Se déplacer dans Bagdad aujourd’hui représente un véritable parcours du combattant. Les principales artères de la capitale sont encombrées par de longues files de véhicules dont les conducteurs attendent, bien souvent depuis l’aube, de pouvoir s’approvisionner en essence. Sous l’œil vigilant des chars américains, leurs chauffeurs patientent des heures, sous un soleil de plomb, pour obtenir quelques litres du précieux liquide dont leur pays pourtant regorge. Une fois approvisionnés, ils doivent affronter les embouteillages incessants provoqués par le déplacement des chars dans la ville et les routes soudainement fermées en raison d’incidents.

Embouteillée, poussiéreuse, Bagdad est également une ville nerveuse. Les pillages ont cessé mais un sentiment d’insécurité demeure et, dans certains quartiers, toutes les activités commerciales cessent en début d’après-midi pour laisser place à des rues désertes, écrasées par la chaleur et envahies de débris et déchets qui s’accumulent. D’autres, au contraire, semblent connaître une animation nouvelle comme la fameuse avenue de 'Karada out' dont les trottoirs sont jonchés d’équipements électroménagers en tous genres, et surtout d’antennes satellite qui disparaissent comme des petits pains. Un commerce nouveau se développe tandis que le coût de la vie augmente ce qui ne manque pas d’accroître l’inquiétude diffuse que ressentent les Bagdadis depuis le début de la guerre.
Les principaux bâtiments administratifs ont été endommagés ou incendiés lors des pillages qui ont suivi la fin des hostilités. Le décor urbain reflète ainsi la désorganisation qui règne dans la capitale irakienne. Curieux paradoxe d’une ville dont les traces de la guerre sont manifestes mais s’insèrent sans trop surprendre dans le paysage d’une immense cité laissée progressivement à l’abandon.

Les lieux interdits de Bagdad ne sont plus : les palais de Saddam Hussein ont été ouverts à la curiosité de tous pour découvrir de gigantesques forteresses sans charme, à l’allure mussolinienne. Ils abritent désormais les services administratifs et ministériels du pays. Et sont ainsi redevenus inaccessibles…  

Bagdad vit des heures bien étranges. Les habitants de la capitale savourent une liberté toute neuve, celle de se déplacer où ils le souhaitent et de s’exprimer sans crainte. Mais, ils sont également anxieux, soucieux face à un avenir incertain. Les enfants, pour certains, ont repris le chemin de l’école ou de l’université ; d’autres y ont renoncé, convaincus que les examens n’auront aucune valeur cette année.

Avec la tombée du jour, chacun se presse de rentrer chez soi ; les rues ne sont pas très sures…Une journée fébrile s’achève ; Bagdad se vide pour devenir soudain totalement silencieuse avec le couvre feu.

Khujand (Tadjikistan) - juillet 2003 


 

 

([1]) En 1991, un journaliste du journal ‘Libération’ s’inspirait des guerres puniques et du sort de Carthage pour évoquer l’avenir de la capitale irakienne.

Immensité spectrale (Jordanie)

Brusquement, il s’écria : « _ J’en ai plus qu’assez de cette immensité spectrale ! Continuez donc, si ça vous chante ! Mais, sans moi, je vous attendrai au camp Bédouin. »

Se rendre au camp bédouin ? Renoncer à une nuit dans le désert, sous ce ciel sombre et merveilleux, sans cesse parcouru de délicates étoiles filantes ? Prolonger notre route sur ces chameaux si inconfortables alors que nous sommes si prêts du but ? Ne pas répondre. Attendre un peu. Essayer de comprendre. Pourquoi s’en prendre à cette immensité ? N’avions nous pas précisément chercher à l’expérimenter en choisissant de parcourir le désert quelques jours ?

 ……

C’est pourtant vrai que les paysages qui nous entourent ont quelque chose de spectral …

Spectral, silencieux et sans fin. Absurde presque.

Malaise insidieux face à cette évidence dont je viens seulement de m’apercevoir. La chaleur et la monotonie de la chevauchée à dos de chameau m’ont assoupie, plongée dans une profonde torpeur dont je sors brutalement… pour mieux prendre en pleine figure cette immensité spectrale. Sentiment inexplicable et insaisissable mais pourtant omniprésent et, soudain, tellement envahissant.

Aucune issue possible. Le camp bédouin peut-être ? Pauvre illusion du passage d’un extrême à l’autre, de la solitude totale à la vie en communauté, si déconcertante. Longues minutes d’attente, une éternité avant d’oser briser le lourd silence du désert. Timidement : « Il est sans doute préférable de poursuivre notre route… ».

L’intensité des rayons du soleil s’est adoucie, les chameaux se sont reposés, nous repartons.

Paris, 6 octobre 2002