13.01.2006
Malinowski
Sur la route du retour, je commence le Journal d’ethnographe de Bronislaw Malinowski. Enfin. Je me souviens avoir acheté la vieille édition que je lis chez un bouquiniste, dans le 18è il me semble. En ai toujours repoussé la lecture pour des raisons que je ne m’explique pas vraiment. L’homme sans qualité ou G. Grass ont connu le même sort. Des livres que je fais voyager en Asie centrale, en Roumanie, sans les ouvrir. Malinowski me donne envie de découvrir J. Conrad. Encore une lecture repoussée à des jours meilleurs …
Au-delà de cette invitation à de nouvelles lectures, je découvre avec M. la discipline d’un journal. Un point fixe, un repère face à l’éloignement, au dépaysement complet auquel M. est confronté. Il connaît de fréquentes phases d’extrême lassitude, d’abattement. Cela me fait penser – toutes proportions gardées, naturellement – à l’hiver 2002-2003 à Khujand, lorsque j’ai décidé de quitter la guesthouse pour vivre seule.
J’aurais pu/du tenir un journal au début de cette expérience malheureuse en Roumanie. Je regrette de ne pas l’avoir fait. Le commencer aurait-il un sens pour les six mois qui restent ? L. est absent, cela devrait m’y inciter ? Je me souviens que ce drôle de professeur allemand de l’université de Düsseldorf m’avait conseillé de lire le journal de Malinowski et de m’en inspirer en observant attentivement les vieux dinosaures grincheux que je côtoie tous les jours et en consignant régulièrement ces observations. L’idée est amusante, je l’avais trouvé intéressante et, comme d’habitude, me suis contentée d’y penser. Ce manque de volonté, de discipline et de persévérance me désole.
S’efforcer d’écrire son journal, à quoi bon ? (p. 179)
« Ce matin (le 6-1-18), j’ai songé que tenir un journal et s’efforcer d’acquérir la maîtrise de ce que l’on vit et de ce que l’on pense doit avoir pour but d’affermir l’assise même de votre existence et vous permettre de concentrer votre réflexion et d’éviter la dispersion. – Et puis c’est une incitation à réfléchir ; exemple : mes observations sur les gens qui ne m’aiment pas. »
Malinowski affronte des périodes de grande fatigue qui le paralysent, voire le dépriment. Des états de torpeur immense, de rejet de son environnement, de « nostalgie de la civilisation ». (p. 139)
« Hier, j’ai eu ce qu’on appelle d’ordinaire un accès de fièvre, une poussée fébrile – un état de torpeur mentale et physique. Hier, par exemple, je n’avais ni le désir, ni même la force nécessaire pour me promener, même pas autour de l’île (…) De plus, je suis extrêmement irritable et les cris des boys ou tout autre bruit me portent horriblement sur les nerfs. Le tonus moral est lui aussi au plus bas. Une résistance affaiblie aux imaginations lubriques. Ma conception métaphysique du monde s’est totalement obscurcie ; je ne me supporte plus : mes pensées m’entraînent au ras du sol. »
Le retour sur soi (p. 128)
« Quelle est l’essence même de ma recherche ? Découvrir les passions [de l’indigène], les mobiles de sa conduite, ses aspirations (…). Son mode de pensée en ce qu’il a d’essentiel, de plus profond. Et, à ce point, nous nous trouvons confrontés à nos propres problèmes ».
L’inévitable « qu’est-ce que je fous ici ? » (cf. Bruce Chatwin) – p.160
« J’en avais ma claque des niggers et aussi de mon boulot. Je m’en allai marcher tout seul dans le raybwag. L’eau. Je me sentais plein de force et d’énergie. Je pataugeai à travers la boue, mais je fus obligé de faire halte. Pendant la promenade, j’étais si absorbé par l’effort physique que je ne pensais à rien. Les tropiques ont complètement perdu pour moi leur extraordinaire étrangeté. Je ne puis m’empêcher de penser que je me sentirais mieux n’importe où ailleurs. »
La première partie du journal porte sur un séjour que Malinowski effectue en Nouvelle-Guinée, en 1914-1915. Il côtoie des missionnaires.
« J’accumule dans ma tête les arguments contre les activités des missionnaires, et médite une campagne antimission réellement efficace. Les arguments : ces gens détruisent la joie de vivre des indigènes ; ils détruisent leur raison d’être psychologique. Et ce qu’ils donnent en retour est parfaitement inaccessible aux sauvages. Ils luttent continûment et sans le moindre scrupule contre tout ce qui se faisait autrefois, et créent de nouveaux besoins, tant matériels que moraux. Qu’ils soient nocifs, c’est évident. »
Bucarest, le 13 janvier 2005
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14.12.2005
Au jour le jour de Saul Bellow
Sans commentaires...
"Tu exagères tes problèmes, dit le docteur. Tu ne devrais pas en faire une profession. Concentre-toi sur les ennuis réels : la maladie mortelle, les accidents." C'était bien là le vieux, pensa Wilhelm. "Wilky, ne viens pas m'ennuyer. J'ai le droit d'être épargné."
Au jour le jour - Saul BELLOW
De Paris. Allez, sans rancune ...
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01.12.2005
Isaac Babel _ Mes premiers honoraires
"Nous prîmes le thé sur la place du marché de la Vieille Ville. Un Turc paisible nous versa, d'un samovar enveloppé dans une serviette, un thé pourpre comme la brique et fumant comme du sang fraîchement répandu. L'incendie fumeux du soleil flamboyait dan les parois de nos verres. Les cris monotones des ânes se mêlaient au martèlement des chaudronniers. Sous des tentes, des cruches en cuivre étaient alignées sur des tapis décolorés. Des chiens fouillaient du museau dans des boyaux de boeuf. Une caravane de poussière volait vers Tiflis, la ville des roses et de la graisse de mouton. La poussière couvrait le brasier cramoisi du soleil. Le Turc nous versait encore du thé et comptait sur un boulier les petits pains en couronne que nous avions mangés. Le monde était splendide pour nous faire plaisir."
Pour L ..., quelques échos et images lointaines de la capitale d'Harun Al Rasheed.
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11.09.2005
Le monde d'hier
"Mais c'est seulement dans les années de la prime jeunesse qu'on identifie encore le hasard avec la destinée.
Plus tard, on sait que la véritable orientation d'une vie est déterminée du dedans.
Si bizarrement, si absurdement que notre chemin semble s'écarter de nos voeux, il finit pourtant toujours par nous ramener à notre but invisible".
Stefan Zweig _ Le monde d'hier
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31.07.2005
Une révélation : "La justification" de Dimitri Bykov
NOTES DE LECTURE
La justification (Opravdanie)– Dimitri Bykov
En recherchant la trace des Bikoff, ai découvert, par hasard, Dimitri Bykov, écrivain né en 1967, à Moscou. Ai été absolument fascinée par son roman, La justification, sur les purges staliniennes.
Y avait-il une justification, un sens caché à ces condamnations, exécutions, disparitions ? Une volonté supérieure qui cherchait à sélectionner des hommes qui ne cédaient pas à la torture, qui refusaient de signer des aveux infamants ; un Chef suprême qui « séparait le bon acier des scories » pour défendre puis construire un monde nouveau, un monde soviétique ? Y-a-t-il un sens à chercher un sens à cette folle entreprise criminelle ? Rogov, le personnage principal, meurt dans cette quête insensée.
Parmi les correspondances, croise Isaac Babel dont je viens d’acheter les récits d’Odessa, la ville portuaire que nous évoquons fréquemment ces derniers temps.
p.341
« Il suffisait de dire au premier venu : « Il n’y a pas de loi qui t’autorise à traîner tes guêtres ici », et l’on devenait son maître, jusqu’au moment où il comprenait que la seule réponse à cette injonction était : « Il n’y a pas de loi qui te permettre de m’emmerder. »
Plus ce qu’on affirmait de l’autre était stupide et abject, et plus on avait de chances de succès, plus on pouvait espérer l’asservir cruellement. Qu’il s’agisse de la racaille éduquant un morveux, ou du pouvoir luttant contre les dissidents, tous commençaient plus ou moins par le même refrain : « Regardez-vous ! », suivi d’une analyse tout impartiale de l’apparence de la personne, avec une attention particulière portée au linge de corps, forcément sale ou douteux ; or, si les dissidents avaient répondu à l’homme qui les interrogeait qu’en effet, leur linge était sale et leurs cheveux pleins de pellicules, mais que lui-même puait atrocement de la bouche, qui sait ? peut-être cette surenchère aurait-elle désarçonné l’enquêteur, au point qu’il en tombe de sa chaise ou relâche son prisonnier.
« Il n’y a pas de loi qui te permette d’exister ici », scandait le pays à chaque cas.
« Il n’y a pas de loi qui t’autorise à ouvrir la gueule », aurait dû être, à peu près, la réponse légitime. »
Références
- Viktor Souvorov, auteur notamment de Brise-glace
- Ilya Ehrenbourg (1891–1967) : Le Dégel (1954), Livre noir, avec Vassili Grossmann, interdit à la publication en 1948, ne paraît qu’en 1993
- Nikolaï Zabolotski (1903–1958) : Histoire de mon incarcération (n’est publié qu’en 1986)
- L’ONG « Mémorial », créée en 1987 : s’occupe, d’une part, de l’aide aux réfugiés, aux personnes déplacées et aux anciens prisonniers et, d’autre part, collecte et publie les informations et les témoignages sur les crimes du régime soviétique.
- Vadim Bakatine, né en 1937, ministre de l’Intérieur (1988-1991), président du KGB sous Eltsine (1991-1992). A transmis aux services américains les plans d’écoute de l’ambassade des États-Unis à Moscou et ouvert les archives du KGB pour consultation.
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17.07.2005
Notes de lecture - Musée des arts et traditions populaires
Vie d’un musée – 1937 – 2005 / Martine SEGALEN
L’histoire du musée des arts et traditions populaires, rencontre avec Georges Henri Rivière. Fermeture du musée dont une partie des collections (portant, principalement, sur la France rurale entre le milieu du XIXè siècle et la fin de la seconde après-guerre) sera transférée à Marseille, au futur musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée.
Références
- Musée de la Civilisation à Québec
- Musée d’ethnographie de Neuchâtel
« Ce n’est plus l’authenticité de l’objet qui compte, c’est l’authenticité de l’expérience du visiteur »
Élise Dubuc, « Entre l’art et l’autre. L’émergence du sujet », in Marc-Olivier Gonseth, Jacques Hainard, Roland Kaer (dir.), Le Musée cannibale, Neuchâtel, musée d’Ethnographie, 2002.
- « En 1914, les Français étaient unis dans une conscience nationale et divers dans les comportements culturels, alors qu’aujourd’hui, ils sont divers et divisés par rapport au national, mais plus unis dans les comportements culturels ».
Maurice Agulhon, « La fabrication de la France, problèmes et controverses », in Martine Segalen (dir.), L’Autre et le Semblable, Paris, 1980.
Trois musées, trois projets – p. 287 et s.
Le musée du quai Branly, surtout voué à l’esthétique : désaccord majeur avec les ethnologues qui estiment que l’angle esthétique n’est pas le meilleur moyen de restaurer l’Autre dans toute la dignité de sa culture.
Le futur nouveau musée de l’Homme : au confluent d’un musée de sciences, de préhistoire et d’anthropologie, il s’emparera aussi de questions relatives à l’évolution de l’homme en société. Réouverture en 2008.
Adieu au musée des Arts d’Afrique et d’Océanie : construit à l’occasion de l’Exposition coloniale de 1931, il fut fondé en 1935 avant de devenir musée de la France d’outre-mer. Collections transférées au quai Branly : réouverture en 2007 comme « Cité nationale de l’histoire de l’immigration ».
Un musée des Atp 2010 – p. 325
« Ainsi, par exemple, face à la virulence des débats concernant la loi sur le port du voile islamique, il aurait pu montrer, grâce à ses immenses collections de coiffes, la continuité entre celles-ci et le hijab, sous toutes ses formes, car les coiffes « traditionnelles », avant de marquer l’identité d’une région, servaient à cacher les cheveux féminins, attraits à nuls autres pareils, qui apparaissent toujours dans les mentalités populaires comme la tentation offerte aux hommes par le diable ».
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14.07.2005
Bucarest par Petru Dumitriu
"Bucarest se remplissait de nouvelles et monumentales bâtisses, elle devenait une belle ville moderne, habitée par des gens pauvres, curieux et moroses, à qui personne ne peut plus parvenir, car ils ont appris à se cacher. Mais, au moins, ont-ils un toit sur la tête.
L'ancien Bucarest, compliqué, voluptueux, mystérieux, extrême, fabuleux, galeux, n'était plus".
Rendez-vous au jugement dernier - 1969
09:19 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Pense-bête (N. Makhno)
PENSE BETE
Nestor Makhno – Le cosaque libertaire (1888 – 1934) / Alexandre Skirda
Contrairement à ce que l’auteur suggère, je doute retenir de l’expérience des communistes libertaires ukrainiens des enseignements utiles pour le projet révolutionnaire actuel …
Quelques points à revoir ultérieurement :
Les lieux et les fleuves
Don, Kouban, Térek, Oural, Orenbourg, Astrakhan, Amour, Oussouri
Les peuples
Kalmouks, Bouriates, Tchétchènes, Tcherkesses, Zaporogues
Un roman
Celui de Joseph Kessel, « Makhno et sa juive » (1926). L’ai-je laissé à Khujand ?
Les commissaires politiques
En mai 1920, l’État Major de l’armée insurrectionnelle d’Ukraine proclamait :
« A bas la meute des galonnés d’or ! A bas ceux qui s’en inspirent, les commissaires autocrates ! »
La tombe de Makhno au Père Lachaise
La défaite de Wrangel
Le 16 novembre 1920, les dernières unités blanches quittent la Crimée, réussissant à évacuer une flotte de 125 navires, environ 100.000 réfugiés en plus des débris de l’armée.
Où sont allés tous ces navires ? Mon grand-père était-il à bord de l’un d’entre eux ?
« Wrangel a réussi à éviter le désastre à son armée et à sauver l’honneur, mais c’en est fini de tout le mouvement blanc dans toute la Russie, en dehors de l’ataman Séménov et du baron fou Ungern-Sternberg qui vont sévir encore quelques mois en Sibérie, aux confins de la Mandchourie ».
Repli de Wrangel en Yougoslavie.
14/07/2005
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